La nuit était tombée sur la ville du milieu. Tout comme le silence. Un silence d’église, ou encore de mort. Ce second terme était sans doute le plus approprié. Non pas que les rues soient jonchées de cadavres, non ! Ce paysage ne serait pas pour Modernis State. Mais pour sa voisine, la vieille cité comme certains la nommaient.
Gothik City était en pleine effervescence. La lune éclairait de sa pâle lueur les quelques rues encore ouvertes au ciel brumeux, si rares. Des maisons serrées les unes contre les autres sortaient parfois un ou deux vampires, la gorge rouge de leur récent repas. Ils fuyaient le quartier pauvre, qui empestait l’urine, les déchets, la mort. L’odeur du sang en revanche ne les dérangeait pas. Ce qui est plutôt normal, n’est-ce pas ?
Sur la grande place, le marché nocturne battait son plein. Quelques marchands vampires, mais surtout des humains. Des humains protégés par la loi du Comte Emilien Ier. Car il fallait bien que la société vive. Les vampires, pour la grande majorité des nobles et des bourgeois, flânaient entre les étales, achetant ici et là une babiole qui prendrait la poussière. Il ne s’agissait que d’une nuit comme toutes les autres, douce. De plus, il ne pleuvait pas, même si l’habituel brouillard recouvrait tout d’une couverture grisâtre à laquelle tous les habitants étaient accoutumés.
La cloche d’alarme tinta, alertant tous les Gothiks qui se mirent immédiatement en quête d’un abri. Tout le monde ignorait la cause de cette alerte, pourtant pas un vampire ne s’était pas rué vers sa maison ou, pour certains, la caserne. Quand la cloche se faisait entendre, tout vampire de la garde nationale se devait de se rendre immédiatement au quartier général, situé près des portes, afin d’y prendre ses ordres. C’était là un des atouts de l’armée Gothik. On n’était pas avare d’hommes. Et il fallait bien ça face à une armée autrement mieux équipée.
L’information pénétra d’abord les rangs armés. Puis, par l’intermédiaire de quelques privilégiés aux oreilles traînantes, atteignit les quartiers bourgeois. Bientôt, le Comte Emilien reçut un émissaire qui l’avertit de ce qui se passait. Ce qui expliquait que la ville de Modernis soit si déserte. L’armée du State avançait sur la cité Gothik. Aussitôt, le Comte commanda son armure et son épée, fit envoyer des messages à ses fils aînés, d’autres d’un ordre différent à ses deux derniers enfants, et partit avec sa garde rapprochée en direction des portes nord. Sa femme, Holly von Dast, eut un mauvais pressentiment, et revêtit elle aussi de quoi se protéger. Guère rompue à l’art du combat, elle empoigna pourtant une longue lame et partit rejoindre son aimé époux.
Les premiers bombardements causèrent déjà de nombreux morts dans les rangs Gothiks. Le ciel de la vieille ville en était tout bouleversé. Lui d’ordinaire si simple, dédié tout entier aux étoiles, le voici traversé de gerbes oranges et jaunes. Les vampires n’en menaient pas large, mais résistaient bien. Ils étaient nombreux, chaque corps tombé était aussitôt remplacé. Lorsqu’une première ligne atteignit les rangs ennemis, la tendance s’inversa. Ils pouvaient avoir des mitrailleuses, des canons, des tanks, les vampires menaient par leur vitesse. Et sans homme pour commander ces engins de mort, l’efficacité était nulle. Pourtant, cela devait être serré, car l’armée Modernis était tout de même bien remplie.
Chaque camp eut son heure de gloire. Ce fut d’abord pour les Gothiks, quand leurs deux princes guerriers firent leur apparition, courant de toute leur vitesse, côte à côte. Le prince noir exécuta une bonne vingtaine d’ennemis dès son arrivée. Lilith, sa faux de toujours, tranchait sans temps mort. Lui-même se déplaçait avec une agilité morbide qui déstabilisait chaque humain qui avait la malchance de se trouver sur son passage. Le visage de ce Messie des corbeaux était couvert du sang de ses ennemis, la lame de Lilith luisant d’écarlate. Quant à Elijah, il était pareil à un serpent, se glissant entre les rangs humains avec une rapidité extraordinaire. Il ne faisait pas beaucoup de morts sur son passage. Il voulait voir son père.
Le Comte et son fils se retrouvèrent. Ils eurent à peine le temps d’échanger quelques paroles, Elijah informant Emilien qu’Ulrick et Lucie prendraient la route pour le château au plus vite, que le Comte cracha du sang. Une salve de balles venait de transpercer son dos et sa nuque. Il s’effondra sous les cris désespérés de ses proches, plus particulièrement de sa femme. Il fut emmené en direction du château afin d’y être soigné le plus efficacement possible, mais le résultat était là. Le camp Modernis était revigoré. Et même la tête volante du coupable, occasionnée par un Yvan von Dast empli de fureur sauvage, ne réduit pas cette ardeur.
La guerre était déclarée. Elle ne devait pas se terminer avant le jour.